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CULTURE

L’histoire du Festival de Cannes

Alors que la 71ème édition du Festival de Cannes débute aujourd’hui, retour sur l’histoire sociale du plus grand festival de cinéma au monde et sur sa situation aujourd’hui.

Contre la menace fasciste: un festival

En 1938 se tient en Italie pour la 6ème édition la Mostra de Venise. A l’époque La Mostra est la première compétition internationale de cinéma et réunit les grands pays producteurs de cinéma de l’Avant-Guerre.

Parmi les films en compétition, c’est un film américain qui est choisi à l’unanimité par le jury pour la plus haute récompense. Seulement, sous la pression d’Hitler ce sont deux films de propagande qui sont récompensés de prix du meilleur film, alors appelé “Coupe Mussolini” : “Les Dieux du stade” documentaire allemand sur les Jeux Olympiques de 1936 réalisé par Leni Riefenstahl et “Luciano Serra, pilote” film italien de Goffredo Alessandrini.

Dans les membres représentants la France à la Mostra de Venise se trouve Philippe Erlanger. Sous le choc face aux récompenses attribuées à Venise il a l’idée de créer un festival de cinéma libre en France.

Le rôle de la CGT

La première édition du Festival de Cannes devait alors se tenir en septembre 1939. L’ouverture du Festival était prévue le 1er septembre, or c’est ce même jour que les troupes allemandes envahissent la Pologne. La guerre a commencé, le festival n’aura pas lieu.

Il faudra attendre la fin de la guerre pour voir la première édition du festival apparaître. Mais en 1946 il faut reconstruire le pays, le gouvernement manque alors de moyens pour financer un festival annuel jugé trop cher. C’est à ce moment que la CGT joue un rôle primordial. En effet la CGT investit alors un important travail militant, le premier palais des festival n’aurait pas pu être achevé sans les syndiqués qui ont aidé bénévolement à sa construction. Aussi, la CGT va intervenir dans le financement de cette première édition.

A noter que pour la 1ère édition du festival, le film “La bataille du rail” de René Clément est récompensé du Grand Prix International de la mise en scène et du prix du jury international.

Les récompenses de ce qui devait être la 1ere édition en 1939 ont été attribuées en 2002 et c’est le film américain “Pacific Express” de Cecil B. DeMille qui remporte la palme d’or.

Or aujourd’hui, le rôle de la CGT dans l’histoire du festival de Cannes est remis en cause, ou du moins oublié. Le Festival de Cannes tient ses racines dans le Front Populaire et a traversé des luttes sociales importantes. Aujourd’hui encore la CGT Spectacle fait partie du comité d’organisation du festival de Cannes .

« Enfant tardif du Front populaire, le premier Festival de Cannes aurait normalement dû avoir lieu en 1939. Ébauché par le gouvernement de Léon Blum pour faire suite aux succès du cinéma lors de l’Exposition Internationale de 1937, son but était aussi et (peut-être surtout) de concurrencer le Festival de Venise régenté par le pouvoir fasciste. En 1938 en effet, la délégation française à Venise n’apprécia guère de voir La grande illusion, le chef-d’oeuvre pacifiste de Jean Renoir -qui passait alors pour « le » cinéaste du Front populaire- être interdit de récompense suprême, après intervention personnelle de Mussolini. Le Festival de Venise préféra alors réserver une partie de ses honneurs à la cinéaste nazie Léni Riefenstahl. Le 1er septembre 1939 aurait ainsi pu être le jour anniversaire de la naissance du Festival de Cannes. La guerre en décida autrement.  »

Tangui Perron- Cahiers de l’institut CGT d’histoire sociale.

Cannes et mai 68

Du 10 au 24 mai 1968 devait se tenir la 21ème édition du Festival de Cannes. Mais ce dernier s’arrêtera de manière anticipée le 19 mai. En effet, les révoltes étudiantes éclatent de partout en France. Plusieurs réalisateurs de films en compétition et membres du jury sont alors sensibles aux événements de mai 1968 qui se déroulent. Ces derniers vont alors demander l’interruption du festival, mais le délégué général de l’époque Robert Favre Le Bret a refusé.

Le 18 mai, le film de Carlos Saura “Peppermint Frappé” est diffusé. La projection du film est alors perturbée par des réalisateurs tels que Jean-Luc Godard, François Truffaut, Claude Berri et Carlos Saura lui-même. Des membres du jury démissionnent. Alain Resnais, Milos Forman ou encore Claude Lelouch demandent le retrait de leur film de la compétition. Le festival est alors annulé le 19 mai. Il n’y aura donc pas de palmarès pour la 21ème édition du Festival de Cannes.

Dans cette vidéo on peut voir Jean Luc Godard et François Truffaut entre autre argumenter pour l’annulation du festival; Truffaut lit alors une motion rédigée par différents cinéastes et techniciens français “afin de montrer leur solidarité avec travailleurs et étudiants en grève, de protester contre la répression policière.

Le Festival de Cannes aujourd’hui

Ce qui a été un festival issu de conquêtes sociales s’est aujourd’hui transformé comme le rendez-vous cinéma pour les professionnels de l’industrie cinématographique. Et comme le défend le festival lui-même sur son site: “Tous les ans, Cannes se transforme en un centre d’affaires international”. Mais Cannes est aussi devenu un lieu incontournable pour le cinéma international. C’est là que les producteurs, les exploitants, les acheteurs et distributeurs se rencontrent pour vendre et acheter les films. La réception d’un film est alors primordiale pour son avenir.

Le Festival de Cannes c’est un 20 millions d’euros de budget. La moitié vient de l’argent public (ministère de la culture via le CNC, conseil régional et conseil départemental), l’autre est financée par les partenaires officiels du festival comme Renault, L’Oréal, Canal + etc. Mais c’est aussi 72 millions de retombées économiques pour Cannes et les villes alentours. (chiffre 2015)

Aujourd’hui Cannes n’est plus seulement un lieu pour les professionnels du cinéma. C’est aussi un rendez-vous nécessaire pour la presse qui couvre le festival. D’ailleurs les projections presses peuvent avoir un impact sur le festival puisque la mauvaise réception d’un film peut “gâcher” la projection de gala. Jusqu’en 2017, les projections presse précédaient les projections de gala (projection avec les équipes de film, la projection a lieu après la traditionnelle montée des marches). Mais à partir de cette année, les projections presses se dérouleront après les projections de gala pour laisser l’exclusivité aux professionnels du cinéma. La télévision, les médias, les images ont aussi construit un imaginaire autour du festival de Cannes,  qui laisse apparaître au public les paillettes, les “stars” et le tapis rouge. Mais Cannes reste un endroit pour défendre un cinéma exigeant et à contre-courant d’un cinéma dont les intérêts sont purement économiques.

Des récompenses sociales souvent controversées

A Cannes, la plus haute récompense est la palme d’or. A plusieurs reprises les jurys ont décerné la palme d’or à un cinéma dit social, juger comme pas assez artistique aux yeux de certains et n’en méritant ainsi pas la palme d’or.

En 1999, le jury décerne à l’unanimité la palme aux maîtres du cinéma social Jean Pierre et Luc Dardenne pour leur film Rosetta. Le film raconte alors d’une façon quasi-documentaire la révolte d’une jeune chômeuse après son licenciement qui lutte pour retrouver un travail et avoir “une vie normale ». Les frères Dardenne mettent alors en  scène une grand précarité et ça dérange.

La direction du festival avait alors exprimé son désaccord face à ce choix.

En 2006 et 2016, autre spécialiste du cinéma social, Ken Loach remporte la palme d’or pour Le Vent se lève et Moi, Daniel Blake. Là encore les décisions du jury sont remises en cause, on reproche alors au membres du jury d’accorder des récompenses trop politiques.

Cannes et les femmes

La question de la place des femmes dans le cinéma est importante et nécessaire à poser. Le Festival de Cannes en est alors un enjeu important tant sur le plan des violences sexuelles que sur la représentation des femmes dans l’industrie cinématographique. Car derrière les tapis rouges se cachent souvent du harcèlement sexuel, et parfois plus.

Les récents témoignages contre le producteur américain Harvey Weinstein le prouvent, le milieu du cinéma est très impacté par les violences sexuelles. Et on se doute que le festival de cannes en est un lieu où ces dernières se déroulent. Le sexisme on le retrouve aussi sur les tapis rouges lors des soirées de gala par les commentaires des différentes émissions qui couvrent le festival. On a tendance à présenter une femme pour sa robe alors qu’on parlera de la carrière cinématographique d’un homme.

En 70e éditions de festival, une seule réalisatrice a obtenu la palme d’or. Il s’agissait de Jane Campion pour la Leçon de Piano en 1993. Aussi, jusqu’à très récemment on pouvait observer un manque cruel de représentativité des réalisatrices dans les différents sélections. Ce problème tend à s’améliorer, de part les membres de jury qui tendent à la parité, par les sélections et par les récompenses même si du chemin est encore à parcourir. Par exemple, en 4 ans, c’est 3 réalisatrices qui ont été récompensées de la caméra d’or (prix du meilleur premier film) à savoir Marie Amachoukeli, Claire Burger pour Party Girl, Houda Benyamina pour Divines et Léonor Serraille pour Jeune Femme.